
AUDIOVISUEL EXTERIEUR :
POUR EN FINIR AVEC LE SYNDROME D’ALESIA…
« Notre politique audiovisuelle extérieure constitue un enjeu majeur pour l’influence de la France et pour la diffusion de sa langue », écrivait Nicolas Sarkozy, début août, dans une lettre de mission à Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et à Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication.
Depuis, un comité de pilotage travaille sur cette réforme s’acheminant vers la création d’une holding qui regrouperait Radio France Internationale (RFI) et TV5 Monde autour de France 24. Cette évolution nous paraît symptomatique d’une absence de stratégie très française qui n’a guère progressé depuis la Guerre des Gaules. Magistralement observée par César, celle-ci peut se résumer à trois grands principes :
1) on commence par réunir les chefs de tribu pour essayer de mettre sur pied une coalition ;
2) les chefs se bagarrent pour savoir qui sera le grand chef ;
3) on fait l’inventaire des forces et des moyens tactiques avant de monter en ligne.
Comme à chaque fois, c’est en pleine mêlée qu’on improvise une stratégie. Trop tard ! On a perdu la bataille d’Alésia. Ne perdons pas la bataille de l’audiovisuel extérieur !
Voulue par Jacques Chirac pour en faire une « CNN à la française » et conçue à la hâte par ses amis, France 24 est une jeune chaîne de télévision qui n’a pas encore réussi à franchir le seuil minimal nécessaire à Médiamétrie pour établir son audience réelle. Ses chefs communicants revendiquent « 80 millions de foyers impactés »1 le double de l’audience de RFI
pour un budget inférieur de près de moitié. Affabulation pure ! Mais la question n’est pas là.
Après avoir cannibalisé le réseau des correspondants étrangers de RFI, faisant fi de toute démarche d’interactivité avec la radio mondiale, ces mêmes chefs de France 24 ne rêvent que de mettre la main sur le réseau de diffusion de TV5, le deuxième au monde. Ils ambitionnent aussi de diriger le portail internet de la future holding en récupérant le pôle multimédia de RFI (reconnaissons cependant à la décharge de France 24 que la direction de RFI n’a pas su proposer les solutions de complémentarités adaptées). En fait, France 24, à qui pourtant il reste tout à prouver, n’affiche malheureusement pas sa volonté de conduire avec ses « partenaires naturels » la bataille du contenu, celle de l’excellence française en matière d’actualité internationale. Depuis sa création « Télé-Chirac », telle qu’elle est qualifiée à l’étranger, a refusé toute synergie avec les autres composantes de l’audiovisuel extérieur préférant opter pour le mercenariat de l’information : journalistes sans statut ni convention collective et absence d’éthique. Elle incite même ses correspondants privilégiés à se transformer en petits patrons de société de production privée pour éviter de payer charges sociales et droits d’auteurs.
Dans ces conditions, comment prétendre ajuster le statut juridique de la future holding à celui de France 24 ? Et pourquoi vouloir mettre la jeune chaîne au cœur du jeu sinon pour « externaliser », sinon pour privatiser RFI et TV5 Monde; sinon pour concrétiser la volonté, à peine voilée, des gouvernements successifs de détruire les conventions collectives de l’audiovisuel public extérieur. Accusées de couvrir archaïsmes et privilèges, celles-ci doivent – certes -- être modernisées et mieux adaptées à l’évolution des métiers. Mais elles continuent à garantir les statuts juridiques et -en tout premier lieu- déontologiques des journalistes, personnels techniques et administratifs de l’audiovisuel public extérieur. Sur ce terrain, il est de la responsabilité des pouvoirs publics et des présidents de ces sociétés de dénoncer ces conventions pour les faire évoluer. Or, durant ces 25 dernières années, ils se sont refusés à ouvrir, avec les partenaires sociaux, une dynamique globale de réforme et de modernisation.
Pourtant les volontés réformatrices existent. Nombreux sont les partenaires à considérer que cette réforme est absolument nécessaire. C’est le cas de la CFDT-RFI qui, en son temps, fut l’agent principal de la transformation de l’héritier du poste colonial en radio d’information continue. La CFDT-RFI réclame vainement depuis 2003 à sa nouvelle direction d’anticiper les besoins des auditeurs et de favoriser l’évolution d’une information internationale multimédia. Pour rompre avec le syndrome d’Alésia, ce même partenaire propose depuis quatre ans trois objectifs stratégiques :
1) Le contenu et l’expertise de l’information internationale à la française :
La question du contenu est originelle et fondatrice. L’excellence française en la matière n’est plus à démontrer. La « French Touch » pour reprendre et faut-il le rappeler l’expression de Jean-Paul Cluzel qui dirigea RFI entre 1996 et 2003 s’inscrit dans l’héritage des Lumières : une information pluraliste, critique sinon contradictoire conforme à la démocratie et aux droits de l’homme. Le philosophe allemand, héritier des Lumières européennes, Jürgen Habermas écrit : « les auditeurs et spectateurs ne sont pas seulement des consommateurs, et donc des utilisateurs du marché ; ils sont aussi des citoyens jouissant d’un droit de participation culturelle, d’accès à l’événement politique et de participation à la formation de l’opinion » .
C’est pour n’avoir pas inscrit ces fondamentaux au cœur de son projet éditorial que la jeune France 24 rencontre le plus grand mal à s’imposer comme un vrai vecteur de « French Touch ». Un exemple parmi tant d’autres, lors de son dernier voyage surprise à Bagdad le président américain fait un discours depuis la Zone verte. Celui-ci est retransmis en direct par France 24. Aucune analyse, aucun commentaire, aucune distance ne vient marquer la moindre différence avec CNN. A l’inverse, le discours pourtant fondateur de Nicolas Sarkozy au Salon du Bourget sur la défense des filières industrielles et aéronautiques ne trouve aucun écho sur cette même chaîne alors qu’il est repris par TV5 et RFI, accompagné de cadrages et commentaires. France 24 possède une rédaction de très jeunes journalistes tout juste sortis de l’école encadrés par des « hommes » dont l’expertise internationale ne constitue pas le cœur de métier. Cette absence criante de choix éditoriaux vire souvent à la caricature, notamment sur les grandes crises internationales.
Diffuser de l’information brute en temps réel est aisé. Diaboliser aussi. Raconter, déchiffrer, et expliquer est une autre affaire.
Ce même oubli de la priorité du contenu s’adresse aussi à RFI, pour des raisons différentes.
Depuis 2003, cette société a perdu beaucoup en expertise, non pas par une fuite de ses compétences, mais parce que celles-ci ne sont pas utilisées à bon escient. Aux erreurs grossières de management s’ajoutent la montée d’un encadrement coopté, issu majoritairement des services de politique intérieure ; encadrement dont les préoccupations ne sont pas toujours au plus près d’une lecture française de l’actualité internationale.
Sur ce front du contenu, TV5 Monde a conquis ses lettres de noblesse durant la deuxième guerre d’Irak en produisant des journaux pertinents à partir d’une mise en images des faits et de commentaires diversifiés. Seule télévision au monde à proposer – grâce à la convention qui la lie à ses partenaires suisses, belges et canadiens -- des éclairages différents dans la même langue, TV5 Monde s’est imposé comme le vecteur irremplaçable d’une « francophonie politique qui permet de penser et de valoriser la diversité culturelle »3. Dans cette perspective, la chaîne sous-titre ses programmes dans les langues des pays de diffusion. Pour sa part, RFI a su, depuis longtemps apporter une information pluraliste dans 19 langues étrangères. Dès 1996, son président a lancé la réflexion sur la création d’un pôle extérieur intégré s’appuyant sur l’excellence des deux sociétés RFI et TV5 Monde. A l’époque, il était aussi question de mettre à contribution le savoir-faire d’Euro News. Installée à Lyon, cette chaîne internationale qui n’est pas associée à la réflexion actuelle risque à terme de déménager à l’étranger. Dommage !
Pourquoi sacrifier autant de valeurs ajoutées aux seules exigences de diffusion d’une France 24, improbable « CNN à la française » qui ne sera jamais rentable et coutera toujours de l’argent au contribuable ?
2) Les besoins des auditeurs et la hiérarchisation des bassins d’audience :
Plutôt que de continuer à concevoir cette réforme dans la fébrilité panique des états-majors parisiens une deuxième question se pose : quelle est la demande et comment évoluera-t-elle dans les quinze ans à venir ? Plutôt que de céder à la dictature de l’éphémère, notre ambition n’est-elle pas de formaliser les besoins et les attentes des auditeurs quant aux grands dossiers internationaux, non seulement en matière géopolitique, économique mais aussi environnementale et culturelle ?
Nous partageons, sans allégeance partisane, l’ambition présidentielle visant à promouvoir l’influence de la France. Faudrait-il encore fixer les priorités de cette belle ambition. Nous proposons cinq chantiers :
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Intensifier les partenariats européens et développer une véritable dynamique euro-méditerranéenne qui rompe avec le contexte du « choc des civilisations ».
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Consolider l’audience en Afrique et développer notre présence, y compris en Afrique anglophone.
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Accroître de manière substantielle notre présence et notre expertise aux Proche et Moyen Orient pour anticiper les évolutions du monde arabo-islamique.
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Accompagner les mutations des mondes Hispaniques.
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Anticiper les nouvelles frontières de la Chine.
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Porter le message de la France en anglais, la langue de communication internationale.
Dans ce contexte, si le tout internet barre l’horizon des quinze ans à venir, il ne saurait, seul, correspondre aujourd’hui à la spécificité de tous les bassins d’audience. Rappelons que seul un Africain sur dix a aujourd’hui accès à l’électricité, que la plupart des régimes des Proche et Moyen Orient, d’Asie, sans même parler de la Chine, contrôlent plus efficacement les accès Internet que les réseaux hertziens et satellitaires. Encore une fois : il ne suffit pas de bâcler un « Multimédia extérieur » ne s’attachant qu’à l’outil, pour répondre aux vrais enjeux de la réforme. En commençant ainsi par les structures, les tuyaux de diffusion puis la nature juridique de sa future holding, la réforme en cours nous mène droit vers un nouvel Alésia.
3) A ces deux problématiques originelles s’ajoute la question des moyens, car toute réforme a un coût. Si l’ambition de constituer un pôle d’excellence de l’audiovisuel extérieur est bien réelle et qu’il ne s’agit pas, comme on peut légitimement le craindre, de céder à la tentation d’un Etat rêvant de se démettre de ses responsabilités régaliennes en les sous-traitants ; cette ambition nécessite l’adoption d’une véritable loi de programmation. Et pourquoi-pas, adopter la culture de « résultat ». Nous ne sommes pas contre, bien au contraire !
Comme pour la défense et la sécurité, il s’agit de mettre en chantier un Livre blanc présidant à cette loi de programmation.
Comme pour la défense et la sécurité, il s’agit d’associer – en responsabilité – l’ensemble des partenaires et leurs personnels pour rompre avec la guerre des chefs et le syndrome d’Alésia.
Cette ambition ne relève pas d’un pur exercice de communication. A RFI et TV5 Monde les compétences et l’expertise existent. La réflexion sur un pôle audiovisuel extérieur intégré est engagée depuis longtemps. La CFDT-RFI travaille sur ce dossier depuis 1996 et n’a pas attendu la création de France 24, ni les communications polémiques de son président pour ouvrir ce chantier.
la CFDT- RFI4
(4) La CFDT a obtenu 23 sièges sur 52 à l’issue des dernières élections professionnelles de mai 2007 toutes catégories de personnel confondues, ce qui en fait le premier syndicat de RFI en nombre de voix et d’élus.